Vendredi 24 avril 2009 5 24 /04 /2009 17:54
TAISEZ-VOUS, LEFEBVRE !                                
      Ce numéro 16 s’ouvre avec un article inédit de Georges Labica, décédé le 12 février dernier. Il est suivi d’extraits des préfaces d’André Tosel et Rémi Hess à l’ouvrage à paraître prochainement de Hughes Lethierry : Penser avec Lefebvre. Suivent ensuite une étude d’Alain Bihr et une critique littéraire d’Alain Anselin.

      Curieusement, ou signe des temps, les trois premiers écrits mettent l’accent sur le relatif oubli d’Henri Lefebvre, aujourd’hui en France. Oubli qui résulte moins d’un désintérêt que d’une volonté affirmée de certains intellectuels et de la plupart des des médias : Taisez-vous, Lefebvre !

      Pour Labica, l’éclipse de lefebvre dans les années 70 fut d’abord mise en œuvre par le PCF. « Éffacé au profit d’un Garaudy, auquel la mise en scène du fameux Comité central d’Argenteuil (1966) faisait jouer le rôle d’alter ego d’Althusser et lui donner la réplique » (préface à Métaphilosophie, éd. Syllepse, 2000).

      Pour Tosel, Lefebvre « fut marginalisé non par les interventions très dures menées contre lui alors par les philosophes du PCF Roger Garaudy et Lucien Sève, mais par l’entreprise critique de Louis Althusser et de son cercle rapproché qui proposa une autre interprétation de Marx, hostile aux deux moments de la pensée de Lefebvre, le romantisme révolutionnaire et l’humanisme issu des Manuscrits de 1844 ».

      Rémi Hess se pose aussi cette question : « Pourquoi les Français ont-ils voulu faire oublier Lefebvre ? ». Sa réponse est : « parce que Lefebvre a eu beaucoup d’ennemis. Il y a eu les dogmatiques de l’époque 1925 et 1955. Il y a eu aussi des ennemis d’autres natures, en philosphie, en sociologie, en histoire (…) La haine de la droite s’explique. Mais on trouve une autre illustration de cette agressivité du côté du centre réformiste (…) Dix ans après la mort de Lefebvre, A. Touraine est toujours dans le ressentiment ».

Althusser, Lefebvre, là était la question, là est toujours la question. Un exemple : la lutte de classes.

      Pour Althusser, « ce sont les masses qui font l’histoire », « la lutte des classes est le moteur de l’histoire ». Ces thèses « marxistes-léninistes » « sont des Thèses pour la connaissance scientifique de l’histoire », des thèses qui « mènent à définir le prolétariat comme la classe que ses conditions d’exploitation rendent capable de diriger la lutte de toutes les classes exploitées », des thèses qui permettent aux prolétaires « de se donner et d’exercer la seule puissance dont ils disposent : celle de l’organisation en classe, et de l’organisation de classe, les syndicats et le Parti, pour conduire leur lutte de classe à eux » (Paris, 4 juillet 1972).

      Pour Lefebvre, « les activités étudiées par Marx et mises au premier plan par la plupart des courants marxistes concernaient le travail, la production et les lieux de production, les rapports de production (…) Que se passe-t-il hors des lieux de travail ? J’ai proposé et je propose encore pour comprendre un ensemble de faits le concept de vie quotidienne. Ce concept n’exclut en rien celui de travail productif. Au contraire : il l’implique ».
      « Cette attitude aboutit à faire entrer dans l’analyse et la conception marxistes des aspects négligés : l’architecture, l’urbanisme – et plus largement l’espace et les temps sociaux ». Ils sont devenus des marchandises, « c’est-à-dire des biens autour desquels se livrent de grandes luttes : le temps et l’espace restent le fondement de la valeur d’usage, bien que ou parce qu’ils sont entrés dans les valeurs d’échange. C’est à l’échelle mondiale qu’on se les dispute ; cette lutte pour le temps et l’espace, c’est-à-dire pour leur emploi et leur usage, est une forme moderne de la lutte de classes que n’a pas prévue Marx puisqu’elle n’existait pas de son temps » (Belgrade, 1983). Forme moderne de la lutte de classe qui « n’est pas intrinsèquement attachée à un sujet historique, la classe ouvrière déjà constituée » (Paris, 1991). On peut ajouter que cette forme moderne de lutte de classes n’exclut en rien celle traditionnelle. Au contraire : elle l’implique.

      En ces temps de crise du capitalisme réellement existant, il est intéressant de se poser cette question : quelle conception de la lutte des classes est aujourd’hui la plus opératoire pour remplacer ce système par un autre – un communisme du 21e siècle ? - : celle d’Althusser ou celle de Lefebvre ?

      Celle d’Althusser est difficilement tenable. Reste la tribu, ses inconditionnels, incapables de soutenir ses thèses mais encore assez puissants pour maintenir l’éclipse sur Henri Lefebvre (Elisabeth Roudinesco ou Alexandre Adler, chroniqueur au Figaro, par exemple). Éclipse qui résulte moins d’un désintérêt que d’une volonté affirmée de certains intellectuels et de l’ensemble des médias. Seule, L’humanité, par exemple, rendait compte de la sortie de chaque numéro de La somme et le reste. Les temps ont changés, cela fait des mois que cette pratique a disparu. Taisez-vous, Lefebvre ?



Taisez- vous, Lefebvre ! (suite)
      Il est réjouissant de pouvoir démontrer, en temps réel, une affirmation : le relatif oubli, en France, d’Henri Lefebvre. « Oubli qui résulte moins d’un désintérêt que d’une volonté affirmée de certains intellectuels et de la plupart des médias : Taisez-vous Lefebvre ! » est-il écrit dans la présentation du No 16 de La Somme et le Reste. Certes, je ne suis pas Henri Lefebvre. Certains me reconnaissent cependant être, parmi d’autres, de ceux qui en France tentent de briser cet oubli qui ne résulte pas seulement du temps qui passe.

      La dernière livraison d’Actuel Marx, le No 45 d’avril 2009, consacre un dossier à Marx en Mai 68. C’était il y a un an, le 40 ème anniversaire  du mai en question et la revue organisa alors un après-midi à Nanterre (Paris 8). Ce sont les interventions prononcées ce jour-là qui sont aujourd’hui publiées dans Actuel Marx. J’avais été invité, en ce mai 2008, à traiter d’un sujet que j’avais intitulé HENRI LEFEBVRE ET MAI 68 : AVANT, APRÈS. Mission alors accomplie, mais c’est cette intervention-là précisément, la seule, qui n’est pas publiée. Vous avez dit censure ?

      L’année précédente, au Congrès Marx International, j’avais été un peu (ou un peu plus qu’un peu) l’un des organisateurs-animateurs de trois ateliers consacrés à Henri Lefebvre. Un vent d’ouverture semblait souffler alors à Actuel Marx à propos d’Henri Lefebvre. Le vent est-il retombé ?

      Toujours est-il, pour revenir au texte en question : Henri Lefebvre et mai 68 : avant,après, qu’on m’avait alors demandé de ne pas le publier avant sa publication par Actuel Marx. Engagement tenu par moi, pas par Actuel Marx. Ce texte était-il si mauvais ? Peut-être ? En tout cas, les lecteurs peuvent en juger. Il est publié ci-dessous dans sa version originale. Une version plus courte existe, elle avait été retravaillé à la demande d'Actuel Marx.
Armand Ajzenberg



HENRI LEFEBVRE ET MAI 68 : AVANT, APRÈS
              Armand Ajzenberg, mai 2008


      Il y avait, en 1967 et 1968, un paradoxe Lefebvre. Alors que ses collègues les plus opposés à l’agitation, les plus conservateurs, ont cru déceler en lui le chef d’orchestre clandestin des troubles nanterrois, Henri Lefebvre est assez peu visible au cours des évènements, notamment après le mois de mai, lorsque ceux-ci se transportent à Paris. En effet, fin mai et en juin, on ne voit Lefebvre ni à Nanterre, ni à la Sorbonne ou à l’odéon, encore moins dit Michel Trebitsch « juché sur une caisse à Billancourt ».

      Il faut rappeler que l’agitation avait commencé à Nanterre dès mars 1967 par l’occupation du bâtiment des filles. Cette occupation avait continué, en novembre, avec le mouvement lancé à propos des équivalences entre anciens et nouveaux diplômes de premier cycle et à la fin de ce mois les enseignants de sociologie avaient appelé à la grève. L’agitation se développe alors avec l’occupation des locaux, y compris administratifs. Dans le grand meeting permanent qu’était devenu l’Université de Nanterre, et où règnent les « enragés » et les « situationnistes », Lefebvre est alors accusé par ses collègues « conservateurs » de fomenter la révolte.

      En janvier 68, Cohn-Bendit – élève de Lefebvre – est menacé de renvoi après avoir interpellé le ministre François Misoffe. Le 26 de ce même mois, une manifestation de soutien tourne à l’émeute et aux agressions contre le doyen Grappin. Lefebvre, tout en condamnant les violences, prend la défense de Cohn-Bendit. L’agitation qui ne s’est pas arrêtée débouchera, le 22 mars, sur l’occupation du bâtiment administratif pour protester contre l’arrestation d’étudiants ayant manifesté contre la guerre du Vietnam et sur la création du Mouvement du 22 mars. Tout ceci pour dire que si Lefebvre était devenu invisible fin mai et en juin, il avait été largement présent et visible à Nanterre dans les évènements qui précédèrent.

      Dernier signe visible de Lefebvre dans l’implication de ce qui suivra : l’appel, signé et publié dans Le Monde daté du 9 mai. Appel qui fera ce constat : on est entré dans une crise de société. Crise de société qui sera ponctuée le lendemain (le 10 mai donc) par des évènements aussi disparates que la conférence d’Herbert Marcuse à l’UNESCO, l’ouverture des négociations américano-vietnamiennes et « la nuit des barricades » qui enflamme le Quartier latin. Le 14 mai, une assemblée enseignants-étudiants proclame Nanterre faculté « libre et autonome ». Expression dont la paternité reviendrait, selon Ricoeur, à Henri Lefebvre. Ce que ce dernier ne semble pas confirmer. Il écrit en effet ceci dans L’irruption de Nanterre au sommet : « Quant à la cogestion et à l’autonomie, il est facile de voir ce qu’elles impliquent. En particulier l’autonomie des universités, facultés et départements, peut les livrer aux archaïques, les soumettre aveuglement aux exigences du marché, les priver d’activité critique, pousser la pédagogie et le savoir dans des ornières plus boueuses que jadis » . J’ai l’impression que ces propos ont une résonance actuelle.

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      Crise de société ? Que recouvrait cette expression un peu générale et floue ? Peut-être était-ce plus une intuition que le résultat d’une analyse. À propos de mai 68, il est commun de réduire ces évènements comme ayant conduit à une libération des mœurs, notamment sexuelles, et à une contestation des formes d’autorité qui imprégnaient les institutions de la société française d’alors. C’était cela, bien sûr, mais pas seulement.

      Il me semble que s’annonçaient des transformations qu’il était difficile de distinguer alors, mais qui aujourd’hui sont des évidences : la crise économique, la fin des trente glorieuses. Ceci en tout cas dans tous les pays de l’OCDE. Dans certains pays, quelques années avant Mai 68, quelques années après pour d’autres. Ce qui me semble certain, c’est la concordance des temps entre début de la crise économique et évènements de Mais 68.

      Crise qui pour moi peut être caractérisée, partout, par le début du déclin de l’Accumulation élargie de capital (la Formation nette du capital fixe pour les économistes), c’est-à-dire le déclin des investissements dans des secteurs autres que ceux de remplacement du capital existant – machines, bâtiments, etc. Remplacement du capital existant qui correspond à la perte de valeur de ce capital et que les économistes nomment justement Consommation de capital fixe. Par exemple, ce déclin de l’accumulation élargie de capital commence aux Etats-Unis aux alentours de 1965, et peut-être même avant, en 1973 en France et au Japon.

      Plus précisément encore, cette descente aux enfers de l’Accumulation élargie de capital correspond en très grande partie à celle qui se produit dans l’industrie. En France, et dans l’industrie donc, cela commence en 1968 et en Allemagne (avant la réunification) en 1969. C’est, je crois, le moment qui caractérise le début du passage du capitalisme industriel au capitalisme financier.

      À cette évolution, en 1968, du mode de production correspond, parallèlement, une évolution quantitative des catégories socio-professionnelles, liée en partie aux transformations techniques mais aussi à une division technique du travail naissante dans la production industrielle au niveau mondial. C’est à partir de 1968 précisément, en France, que commence le déclin quantitatif de la classe ouvrière industrielle. Celle-ci passera, approximativement, de 45 % en 1968 à 27 % en 2002. Cela marque, au passage, la fin du rêve d’un prolétariat qui en se libérant libérerait le monde. Parallèlement, 1968, en France toujours, marque l’explosion quantitative des classes moyennes salariées et, dans une proportion identique, celle des cadres et professions intellectuelles supérieures. Est-ce qu’il y a eu une relation, consciente ou inconsciente, entre ce passage du capitalisme industriel à celui financier et les évènements de Mai 68 ? 40 ans après, sauf ignorance de ma part, cela reste à étudier. Pour autant, l’analyse de l’évolution des classes ouvrières industrielles dans le monde relativiserait peut-être ce déclin. La division technique du travail, organisée au niveau mondial, a fait hier du Japon et aujourd’hui de la Chine et de quelques autres pays émergents les ateliers du monde.

      Cette crise, on ne l’a pas vu venir, et encore moins pu la comprendre. Pour ceux qui se réclamaient de Marx, une lecture dogmatique de celui-ci faisait que l’analyse du mode de production capitaliste et de sa transformation étaient réduits aux rapports de production (la lutte de classes). Ainsi étaient incompris, à partir des années 60, l’élasticité du capitalisme, ses capacités d’initiatives technologiques, sa mondialisation.
  
      Il faut dire qu’avant 1968 les crises économiques, cycliques, avaient dans la société capitaliste une fonction « purgatives », avec comme conséquence l’élimination des entreprises inadaptées aux nouvelles technologies. Les crises économiques jusqu’alors tendaient à rétablir les conditions d’une accumulation élargie. Or, depuis les années 60, la crise économique est devenue permanente. Jusqu’en 1996, cette accumulation élargie a continué à chuter en France et dans les autres pays de l’OCDE. Ensuite, probablement aussi, mais je n’ai pas réactualisé les chiffres.

      Dans L’irruption de Nanterre au sommet, Lefebvre note qu’après une crise économique et « quelques remous inévitables, la production et la reproduction (y compris celle des rapports sociaux) reprennent ». C’est ce qui se passa, par exemple, après la crise de 1929. « Seule la critique en acte des superstructures (idéologie et institutions) transforme la crise économique en crise totale, permettant la transformation des rapports sociaux, des structures proprement dites (rapports de production et de propriété) » ajoute-t-il.

      À l’évidence, en 1968, il y avait crise économique naissante et crise des superstructures, à l’évidence une situation révolutionnaire s’installait, mais cela ne s’est pas transformé en crise totale, en crise de société. Pourquoi ? Bien sûr on ne voyait pas vraiment venir la crise économique.

      Lefebvre, toujours dans L’irruption de Nanterre au sommet, reprenant une formulation de Lénine, ajoute que les situations révolutionnaires se caractérisent par une dualité de pouvoir. L’un décline, l’autre monte. Y avait-il en 1968, virtuellement ou réellement une dualité de pouvoir en France ? On pouvait le supposer. D’un côté la bourgeoisie, sous le drapeau de la république et de la liberté, de l’autre la classe ouvrière avec ses alliés, sous le drapeau de la démocratie et des libertés.

      Faux, apparence, dit Lefebvre. En Mai 68, « En effet les deux pouvoirs en présence n’en font qu’un, pour autant qu’ils se situent sur le même terrain, celui de la légalité, de l’État existant et du jeu parlementaire. Terrain occupé      par ceux qui détiennent l’initiative des opérations. En conséquence, sur le terrain des opérations politiques, il y a deux forces, un seul pouvoir ».

      Souvenons-nous, la direction du PC soutenait à l’époque que la « situation n’était pas révolutionnaire » ; le mot d’ordre descendu dans les fédérations et les sections convainquit l’ensemble du parti. D’autant plus que cela avait l’air d’être la réalité : la crise économique naissante, répétons le n’étant pas encore reconnue comme telle. Ainsi, cette position tenue avec une grande logique sauva la logique générale du système qui avait, un moment, égaré sa cohérence.

      Ceci dit, la Révolution a-t-elle alors été trahie ? Dans L’irruption de Nanterre au sommet, livre écrit à chaud pendant les évènements, cela semble être un peu l’avis de Lefebvre. Complément à l’affirmation que la situation n’était pas révolutionnaire, on nous affirmait, et certains l’affirment toujours, qu’une guerre civile, qu’un bain de sang se produirait ou se serait produit si la rue occupait les lieux de pouvoirs. Comment savoir ? Toujours est-il qu’entre les 27 et 29 mai il y eu un moment particulier où le pouvoir au sommet était absent, où tout semblait possible. Moment funambulesque où la balance pouvait pencher d’un côté, la révolution, ou de l’autre, le retour à la normalité. Mais il y avait bien deux pouvoirs en présence qui n’en faisait qu’un, et le début des négociations rue de Grenelle – le 25 mai – en était une illustration, sinon la preuve. On sait de quel côté pencha la balance.

      En juin 1968, Lefebvre se pose alors cette question : « Comment passer de la contestation à l’institution ? La reprise de la spontanéité, son élan qui occupe les trous et lacunes de la société, aboutit d’abord à indiquer les contours de ce vide. Oui, la spontanéité évoque et rend présente une possibilité grandiose : la reconstruction de la société de bas en haut, démocratie constituante et instituante dans le mouvement, à partir d’un réseau d’organismes de base où seraient présents (et non plus seulement représentés) tous les intérêts, toutes les aspirations, toutes les libertés ».

      Et Lefebvre, pessimiste, ajoute : « Pour l’instant, il se pourrait que cette possibilité reste simple possibilité. Si cela arrive, on aura assisté à un mouvement colossal, à une grève générale non pas sans contenu politique mais dont le contenu politique aura été étouffé dans le germe. L’histoire aura donné une situation révolutionnaire sans révolution ».

      Mais Lefebvre, optimiste, conclu de cette manière ce chapitre de L’irruption de Nanterre au sommet : « Verra-t-on de nouveau régner l’idéologie de la consommation, complétée par l’idéologie de la « non-idéologie » ? Cela semble impossible. Que le mouvement, après un reflux, renaisse, sans doute ailleurs et autrement cela semble hautement probable. La troisième force (il s’agissait pour Lefebvre de celle de la contestation, de la spontanéité et de la rue) la troisième force donc, qui ne représente en rien une « troisième voie », fera naître projets, idées, pratique sociale transformée de fond en comble. (…) Elle a maintenant pour tâche non seulement d’occuper les lieux du vide social et quelques autres, mais de  remplir « positivement » les vides, ceux de la conscience et ceux de la réalité sociale elle-même. La tâche du théoricien ne va guère plus loin que cette démonstration. Il ne peut rien de plus qu’indiquer les tâches que la pratique sociale peut accomplir ». Aujourd’hui, 40 ans après, ces tâches demeurent.

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     C’est dans la conjoncture décrite précédemment qu’il faut, me semble-t-il, étudier et replacer les évènements de Mai 68, c’est-à-dire la révolte étudiante et les grèves ouvrières. Le débat fait rage entre les tenants d’un ou de deux Mai 68. La réponse n’est pas facile. Personnellement, je pencherais pour les deux mai 68, même si la révolte étudiante a été le facteur déclenchant des grèves ouvrières. Ceci dit, si des tentatives ont eu lieu, du côté étudiant, pour faire la jonction (chez Renault, chez Peugeot et quelques autres), cela n’a pas eu de grands résultats quant au contrôle sur le mouvement ouvrier.

      Contrôle ? Il faut retenir ce mot. Il est, dans la conjoncture de Mai 68, un mot clef. Souvenons-nous : si chez les étudiants les luttes d’influence pour le contrôle du mouvement étaient âpres, et si l’on se souvient encore que le Parti communiste avait ici perdu cette lutte, il n’en allait pas de même s’agissant des grèves ouvrières (6 à 9 millions d’acteurs). Là, le Parti communiste, et ce qui était encore sa courroie de transmission, la CGT, ont contrôlé le mouvement. Si les grèves ouvrières démarrèrent, de manière plus ou moins spontanée, après l’appel à la grève générale pour le 13 mai - de la CGT, de la CFDT, de la FEN, à laquelle s’était associée FO -, il y eut généralement récupération de ces grèves : le plus souvent par la CGT et le PC. Les grévistes en fait attendaient et souhaitaient même cette récupération. Les occasions d’auto-organisation totales furent, elles, en effet rares et l’exception.

      Je me souviens, privilège de l’âge, de cette époque. Je travaillais à Paris, dans la plus grosse entreprise industrielle du 13e arrondissement, et j’étais alors secrétaire d’une section du PC dans le Val d’Oise (à Taverny et Beauchamp). Un jour, j’étais donc en grève à Paris, on me téléphone : « il faut que tu viennes, il y a 5000 gars qui défilent et tournent en rond dans Beauchamp. On ne sait pas quoi faire ». Il faut indiquer qu’à Beauchamp il y avait deux zones industrielles avec des entreprises de moyennes importances où n’existait aucune structure syndicale, il n’y avait pas non plus d’Union locale CGT, mais des individus isolément syndiqués ou membres du PC. La récupération s’est effectuée sans aucun problème et, apparemment, avec l’assentiment des grévistes, par le PC, faute de syndicat. Cela s’est ensuite organisé : meeting quotidien, fourniture des repas par la mairie de droite et de commerçants qui ne l’étaient pas moins.

      Je me souviens de la prise en main de cette grève à Beauchamp et dans les environs par le PC. Nous partions chaque matin avec ma voiture ; nous étions trois (un permanent fédéral, le secrétaire de la section voisine de Cormeilles-en-Parisis et moi-même, plus un porte-voix) et il suffisait de se présenter à la porte des entreprises, souvent petites, d’appeler à la grève… et c’était parti. Pour la petite histoire, on peut ajouter qu’à un moment donné où il n’y avait plus d’essence un secrétaire fédéral du PC  nous apportait, tous les deux jours environ, un jerrycan d’essence. Essence fournit, paraît-il, par l’intermédiaire du Sous-préfet d’Enghien. Tout ceci pour illustrer ce qui a été dit à propos des deux Mai 68 et non pour raconter mes mémoires. Si cela reste une expérience personnelle, elle s’insère assez bien, je crois, dans le contexte de l‘époque.

      Si le mai des étudiants a été ensuite largement mis en valeur, Cohn-Bendit aidant, par les médias et les intellectuels qui en ont parlé, celui des grèves ouvrières a été largement sous-estimé, pendant et après, par ces mêmes médias. Les étudiants, les enseignants, les grands intellectuels, quand ils arrivaient chez les ouvriers, avaient pour la plupart l’impression d’arriver dans un monde inconnu, voire exotique.

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     Passons maintenant à Lefebvre avant 1968. Une grande partie de son œuvre est déjà écrite et elle a eu une influence sur le Mai 68. Ceci d’une part grâce à un certain nombre de mouvements gauchistes chez les étudiants et, d’autre part, par l’intermédiaire d’une partie du PSU – Lefebvre y avait prononcé des conférences ou même des cours -  et d’une partie (l’aile gauche) de la CFDT. Les thèmes développés par Lefebvre, qui n’étaient pas seulement les siens, et repris par ces mouvements aux cours des évènements étaient notamment : l’autogestion, le romantisme révolutionnaire, le quotidiennisme. Cette influence fut plus profonde dans le monde étudiant que dans celui ouvrier. Il faut rappeler que le PC et la CGT étaient hostiles à ces idées. Ils ne se rallieront à l’autogestion qu’en 1977, du bout des lèvres. Le Parti socialiste se prononça pour l’autogestion en 1976 et la LCR en 1974.

      Mais il faut faire un détour et revenir sur les batailles idéologiques d’alors. Nous l’avons déjà dit, le PC était encore une puissance politique importante – il est même sorti renforcé, par le nombre de cellules et de section syndicale CGT créées dans les entreprises. Aux élections législatives du 30 juin 1968 : déferlante de la droite, mais le PCF recueille encore 20 % des voix, autant pratiquement que la FGDS (ancêtre du PS) et le PSU réunis. Le potentiel intellectuel du PC avait encore alors la force d’un rouleau compresseur. Il faut rappeler qu’Henri Lefebvre en avait été exclu en 1956 et qu’en 1966 se tenait une fameuse session du Comité Central, à Argenteuil, où il s’agissait d’arbitrer entre des positions contradictoires concernant la question de l’humanisme chez Marx. On discutait alors philosophie au Comité Central… et on tranchait.

      Et on trancha. C’est Georges Labica qui le raconte dans sa préface à la réédition de Métaphilophie, en 2000. Je cite : « En face du silex Althusser, Lefebvre apparaissait bien friable, au point d’être effacé au profit d’un Garaudy, auquel la mise en scène du fameux Comité Central d’Argenteuil faisait jouer le rôle d’alter ego d’Althusser et lui donner la réplique. Cette fausse réciprocité, passée de fait inaperçue à l’époque, consacrait l’éclipse de Lefebvre et l’impasse faite sur sa Métaphilosophie. Car, la conjoncture, quant à elle, allait offrir un nouveau paradoxe, avec la survenue de mai 1968 : alors que la majorité des acteurs était saisie par le romantisme révolutionnaire, les contestataires du PCF, petits-bourgeois, intellectuels et universitaires, se ralliaient aux thèses althussériennes. La « révolution » qui, en principe, pouvait légitimement se prévaloir de deux courants porteurs allait en sacrifier un. Ou, du moins, l’occulter. Provisoirement, puisque tout donne à penser qu’aujourd’hui c’est vers Lefebvre que revient le balancier. »

      Quelle est, en mai 68, la réception des idées de Lefebvre auprès du public, notamment étudiant ? Quand paraît Métaphilosophie, en 1965, ce livre passe totalement inaperçu. Il en ira d’ailleurs pareillement lors de sa réédition en 2000 par Syllepse. Au même moment paraissent Pour Marx et Lire le Capital d’Althusser. Michel Trebitsch analyse l’influence de Lefebvre et celle d’Althusser de cette manière, dans sa préface à l’édition anglaise du tome 3 de Critique de la vie quotidienne :
«  Par rapport à une orthodoxie althussérienne, qui s’impose de manière terroriste un peu comme, quelques décennies plus tard, Bourdieu, on ne peut pourtant, comme tend à le faire Labica, réduire Henri Lefebvre à une culture de la dissidence et de l’hérésie. Lui-même s’oppose alors très abruptement, non seulement à Althusser, mais à tout ce qui a à voir peu ou prou avec le structuralisme qu’il condamne sans appel comme une « idéologie technocratique ». Au torrent Althusser, répondent une multitude de ruisselets lefebvriens. »

      Pour Michel Trebitsch, c’est le premier volume de Critique de la vie quotidienne qui avait eu l’effet essentiel sur COBRA, puis sur les situationnismes. Le second volume, directement contemporain des relations les plus étroites avec ces derniers, fut lu par eux comme une confirmation de l’appel à la révolution totale. Appel qu’ils avaient cru discerner dans les ouvrages précédents de Lefebvre. Textes qu’ils considéraient d’abord comme de vrais manifestes, notamment sur le « romantisme révolutionnaire ». Les relations entre situationnistes et Lefebvre se gâteront il est vrai ensuite.

      Il faut rappeler qu’Henri Lefebvre, après avoir lancé en 1960 un « Groupe de recherche sur la vie quotidienne » au CNRS (il en fut exclu en 1953 et réintégré en 1954), fut ensuite élu en 1961 professeur à Strasbourg puis, en 1965, à Nanterre. À Strasbourg comme à Nanterre, Lefebvre inaugure une pratique universitaire peu ordinaire pour l’époque : l’incitation des étudiants à travailler dans le cadre de groupes autogérés.

      Michel Trebitsch pose cette question, toujours dans la préface déjà citée : « Henri Lefebvre est-il un des maîtres à penser de 1968 ? ». Et il répond : « il faut en effet faire un lien entre l’idéologie de mai 68 et ce qui s’est produit en sociologie au sens où cette discipline apparaît comme un des creusets de la réflexion critique, sans pour autant tomber dans une mythification de la relation entre sociologie et contestation. Le thème-clé, parce qu’appuyé sur une pratique professionnelle, c’est le thème de la critique de la vie quotidienne et de la lecture que Lefebvre en retire de la modernité. La modernité apparaît à Lefebvre fondamentalement non pas comme la domination des grandes puissances économiques, même pas comme l’avènement d’une bureaucratie étatique, mais comme ce qui a déshumanisé, aliéné l’homme. La notion de critique radicale, qui illumine ces années, et qui est le contraire de l’anti-humanisme, renvoie chez Lefebvre à une conception, permanente chez lui depuis l'expérience avant-gardiste des années 1920, d'une révolution conçue en termes de totalité. Le projet révolutionnaire fondamental, qui tourne autour de ces notions de fête, de rupture de la vie quotidienne, de détournement, a pour objectif ultime de refonder l’homme. C’est par là qu'il rencontre, sinon qu'il influence la contestation de 1968 et son aspiration à la globalité. Derrière la notion de « révolution culturelle », de prise de pouvoir symbolique, de prise de parole, tous ces mots qui tentent de rendre compte du « mystère 68 », Lefebvre décèle une innovation, incompréhensible et inacceptable à toute pensée orthodoxe de la révolution : les « infrastructures » économiques et sociales n'ont pas été renversées, le pouvoir d'État est resté sur ses bases, mais ce sont les « superstructures » intellectuelles, morales, psychologiques qui se sont effondrées, et il n'est pas loin de penser que là est l'essentiel ».

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      Je voudrais revenir sur l’autogestion, l’une des idées importantes de Mai 68. L'expression est née après la Seconde Guerre mondiale dans ce qui était alors la Yougoslavie. En France, le terme s'est imposé, comme revendication, pendant et aux lendemains de Mai 68. Les vecteurs principaux en étaient alors, on l’a déjà dit, le PSU et la CFDT. Dans les années trente l’expression n’existait pas, mais il y avait celles-ci : « auto-administration » ou « self-administration ». On les retrouve, par exemple, dans l’ouvrage de Lefebvre de 1939 : Le nationalisme contre les nations. On en trouve la trace, bien sûr, dans le mouvement anarchiste. On la retrouve chez Anton Pannekoek, marxiste néerlandais contemporain de Lénine, astronome et théoricien du conseillisme. Conseillisme qui, après avoir cheminé de manière souterraine, émerge en Italie en 1920 et est l'une des grandes idées de Gramsci (l'un des fondateurs du parti communiste italien) qui élabore et met en pratique les Conseils d'usine.

      Pour Lefebvre, « Que le concept et la pratique de l’autogestion apportent une réponse originale au problème posé par Marx de la socialisation des moyens de production, que ce concept et cette pratique échappent aux difficultés apparues depuis Marx dans l’expérience de la planification autoritaire et centralisée, il est à peine besoin de le rappeler ». C’est ce qu’il écrit dans son chapitre sur l’autogestion dans L’irruption de Nanterre au sommet, ouvrage de réflexion écrit à chaud pendant les évènements de Mai 68, rappelons-le.

      L'autogestion, dès son origine, a été perçue comme moyen de s'opposer à l'omnipotence de l'État. Mais sa mise en théorie est difficilement sortie d'ambiguïtés : nécessairement "socialiste" pour certains, "transition" entre capitalisme et socialisme pour d'autres. Sa pratique, quand elle a eu lieu, a elle aussi souffert d'autres ambiguïtés : dégénérescence vers une cogestion en Allemagne, mise en système (et donc en modèle), s'instituant juridiquement et étant censé fonctionner sans heurts ni contradictions, en Yougoslavie.

      « Alors que l'autogestion révèle des contradictions dans l'État parce qu'elle-même les introduit. Le caractère démocratique d'un État ou d'un appareil quelconque s'évalue à sa capacité de ne pas étouffer les contradictions par la contrainte ou par le formalisme; il doit non seulement les laisser s'exprimer et les laisser passer à l'action mais aussi les susciter. Ce qui ne va pas sans luttes réelles. L'autogestion se gagne perpétuellement. De même la démocratie qui n'est jamais un "état" mais un combat » disait Lefebvre dans un article publié en 1979, dans Dialectiques. Article intitulé : « À propos d'un nouveau modèle étatique ».

      Le concept d'autogestion ne fournit pas en effet un modèle, ni ne trace une ligne. Il indique seulement une voie, voire une stratégie interdisant des manipulations qui rendraient illusoire la pratique de l'autogestion. Il s'agit d’éviter l'accaparement du mot par des institutions (partis politiques, syndicats) qui le transformerait en fiction. L'acception de l'autogestion porte en soi, avec le dépérissement de l'État, le dépérissement des partis politiques comme institutions monopolisant les décisions, en final leur auto-dissolution dirait René Lourau.

      « La stratégie de l'autogestion peut et doit lui permettre d'échapper à ce destin de dégradation. Chaque fois qu'un groupe social (généralement des travailleurs productifs) refuse d'accepter passivement ses conditions d'existence, de vie ou de survie, chaque fois qu'un tel groupe s'efforce non seulement de connaître mais de maîtriser ses propres conditions d'existence, il y a autogestion.

      Cette définition large mais précise montre dans l'autogestion une pratique très diversifiée, concernant aussi bien les entreprises que les unités territoriales, villes et régions. Elle comprend tous les aspects de la vie sociale ; elle implique le renforcement de tous les rapports associatifs, c'est-à-dire de la société civile. La définition théorique indique une lutte pratique toujours renaissante avec des échecs et des rebondissements. Surtout elle indique la tendance fondamentalement anti-étatique de l'autogestion, seule forme efficace et active des fameux "contre-pouvoirs" » ajoutait dans cet article Henri Lefebvre.

      Il faudrait citer tout le chapitre sur l’autogestion de L’irruption de Nanterre au sommet, ce qui est impossible. Mais on peut en épingler quelques idées. Par exemple à propos de lutte des classes et d’autogestion : « l’autogestion ne supprime pas la lutte des classes. Elle peut la stimuler. Sans elle, la participation n’a pas de sens ; elle permet des manipulations ; elle devient idéologie. Seule l’autogestion rend effective la participation en l’insérant dans un processus qui tend vers le global. »

      Autre exemple concernant des pratiques nouvelles permises par l’évolution des techniques : « Quant à l’ensemble  et à sa gestion, les techniques nouvelles peuvent intervenir. Automatisation à la base dans les forces productives – utilisation des moyens électroniques (computeurs et calculatrices) pour fournir à une gestion décentralisée les informations ascendantes et descendantes, ces nouvelles techniques fondent des possibilités nouvelles. À conditions qu’on les utilise pour assurer le dépérissement de l’État et de la bureaucratie, non pour affermir technocratiquement les institutions. »

ooooo

      Venons-en maintenant à Henri Lefebvre après Mai 68. Si celui-ci avait été peu visible pendant les évènements, il l’est redevenu ensuite. C’est en effet aux alentours des années 1975 que Lefebvre parvient au sommet de sa notoriété. Notoriété due alors à son travail sur la ville et l’urbain.

      Rémi Hess, qui a beaucoup republié Lefebvre, indique dans son avant propos à la réédition de la Production de l’espace, qu’Henri Lefebvre « va publier sept livres en sept ans sur le sujet qui nous intéresse. Aucun ouvrage sur la ville ni avant ni après cette période. Rappelons qu’en 1968 la série commence avec Le droit à la ville, suivi  Du rural à l’urbain (1970),  La révolution urbaine (1970),  La pensée marxiste et la ville (1972), Espace et politique, second volume du Droit à la ville (1973) et enfin, sorte de couronnement du tout, La production de l’espace (1974), gros ouvrage solide et synthétique qui résiste bien au temps… »

      Ce travail sur l’espace, sur l’urbain et la ville lui vaut une « reconnaissance étrangement décalée, moins chez les philosophes et les sociologues que chez les géographes, urbanistes et architectes » dit Michel Trebitsch. Et moins en France qu’à l’étranger pourrait-on ajouter. Je pense au Brésil, à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

      Mais peut-être faut-il ici rappeler le rapport de Lefebvre à Marx. Pour cela, pourquoi ne pas laisser Lefebvre s’expliquer lui-même ? En 1983, interrogé par une revue de Belgrade – Socialisme dans le monde – sur son apport à Marx, il répondait : « Depuis longtemps je propose de considérer cette pensée non pas comme une doctrine établie, encore moins comme un système, mais comme un ensemble de concepts. Cet ensemble, ou pour parler métaphoriquement cette constellation se modifie avec le temps. Certains concepts s'obscurcissent, à juste titre ou non. De nouveaux concepts s'introduisent dans la constellation. Cet ensemble mouvant s'emploie pour comprendre notre époque, c'est-à-dire la deuxième moitié du XXe siècle, et non pas simplement comme groupement de textes et de références pédagogiques ou politiques. Je me permets d'insister sur le fait que c'est là un changement important et même essentiel dans la compréhension de ce qu'on appelle le « marxisme ». Il faut le soumettre perpétuellement à l'épreuve des faits et de l'actualité, c'est-à-dire de la pratique sociale, sans exclure bien entendu (et même en insistant sur elle), l'exploration du possible et de l'impossible. Au cours de cette épreuve des lacunes peuvent apparaître dans la « constellation » de ces concepts ; ils n'apportent un déchiffrage de notre époque qu'en tenant compte de ce qui arrive de nouveau ».

      Et il précisait : « Dans la constellation de concepts que nous a légué Marx il y a à mon avis des lacunes et pourrait-on dire métaphoriquement des « trous noirs ». Il faut combler ces lacunes. C'est pourquoi je me suis permis et je me permets encore de proposer quelques nouveaux concepts. Par exemple :

a) - Marx n'a pas pu connaître la prodigieuse croissance des villes dans la deuxième moitié du XXe siècle. Ce phénomène a longtemps passé parmi les marxistes pour un phénomène secondaire, effet dérivé de l'industrialisation. On a même opposé la ville et l'entreprise comme étant l'une le lieu de la consommation - et l'autre le lieu de la production. Or cette attitude est impossible à maintenir. En effet beaucoup de pays ont connu des mouvements urbains et des luttes ayant la ville à la fois comme théâtre et comme enjeu. (…) Pour tenir compte de ces réalités nouvelles, datant de l'époque moderne j'ai proposé et je propose encore de faire entrer dans des concepts essentiels celui de l'urbain, nature seconde différente de la nature première parce que produite.

b) - Les activités étudiées par Marx et mises au premier plan par la plupart des courants marxistes concernaient le travail, la production et les lieux de production, les rapports de production. Ces analyses des rapports de production n'épuisent pas à mon avis le mode de production. Comme je l'ai fait remarquer bien des fois, elles permettent mal de comprendre son déploiement au XXe siècle, son élasticité, ses capacités. Que se passe-t-il hors des lieux de travail ? J'ai proposé et je propose encore pour comprendre un ensemble de faits le concept de « vie quotidienne ». Ce concept n'exclut en rien celui de travail productif. Au contraire : il l'implique. Mais il le complète en tenant compte des transports, des loisirs, de la vie privée et familiale ainsi que de toutes les modifications qui ont affecté au cours de l'époque moderne ces différents aspects de la vie et de la pratique sociale.

c) - Cette attitude aboutit à faire entrer dans l'analyse et la conception marxistes des aspects négligés : l'architecture - l'urbanisme - et plus largement l'espace et le temps sociaux. Ce qui mérite des études approfondies. En effet, il faut remarquer que le temps et l'espace sont devenus à la fois des marchandises (…), c'est-à-dire des « biens » autour desquels se livrent de grandes luttes : le temps et l'espace restent le fondement de la valeur d'usage, bien que ou parce qu'ils sont entrés dans les valeurs d'échange. C'est à l'échelle mondiale qu'on se les dispute ; cette lutte pour le temps et l'espace, c'est-à-dire pour leur emploi et leur usage, est une forme moderne de la lutte de classes que n'a pas prévu Marx puisqu'elle n'existait pas de son temps ».

      Il est bien sûr impossible ici encore de citer l’article dans sa totalité. On peut cependant, si on le souhaite, le lire dans le No 1 de La Somme et le Reste, numéro publié en novembre 2002.

      Dans la citation précédente, Lefebvre parle d’une « forme moderne de la lutte de classes ». Il y était revenu, à propos de Nouvelle citoyenneté (il s’agit d’un texte publié dans la revue « M »), en décembre 1991, Nouvelle citoyenneté de laquelle il disait : « Est-ce que cela se rapporte à la lutte de classe ? Oui et non. Il y a une part de lutte pour la maîtrise de l'espace et du temps qui est une intense lutte de classe, pour la réduction du temps de travail, pour les retraites, le temps de loisir, la transformation urbaine des banlieues (...) Mais tout cela dans le même temps n'est plus une lutte de classe traditionnelle. De la même manière qu'il y a des luttes comme celle pour la paix qui ne sont pas étroitement la lutte de classe, mais qui la prolonge. Le combat pour une nouvelle citoyenneté est encore de la lutte de classe tout en ne l'étant plus. Il n'est pas intrinsèquement attaché à un sujet historique, la classe ouvrière déjà constituée ».

      Cet apport de Lefebvre à la compréhension des modes de production modernes, par l’introduction de l’urbain, de l’espace, et du temps aussi, dans la catégorie « Forces productives » et, devenant ainsi objets de rapports de production nouveaux, ou formes modernes de lutte de classes, cet apport est pour moi fondamental.

      À propos du temps, Lefebvre s’en est moins expliqué. En décembre 1982, interrogé par Olivier Corpet et Thierry Paquot pour Le Monde, il déclarait :
« Chemin faisant, un nouveau problème s’est introduit : le temps. Il y a une grande lutte, tantôt visible, tantôt invisible, autour du temps comme autour de l’espace social. Pour leur usage, c’est-à-dire leur emploi. Pour la production éventuelle d’un temps et d’un espace différents.

      Plus précisément, considérez les rythmes différenciés du temps. Vous avez le temps cosmique ; le temps des saisons, le temps quotidien avec son emploi, le temps de telle ou telle activité, de telle ou telle institution. Il y a une interférence entre le répétitif cyclique et le répétitif linéaire dans le quotidien (…) Dans le quotidien, les rythmes et cycles d’origine naturelle, sans cesse modifiés par la vie sociale, interfèrent avec les successions linéaire et répétitives des gestes et des actes ». Ce travail de Lefebvre sur le temps et leurs rythmes a fait l’objet d’une publication aux Éditions Syllepse, en 1992 : il s’agit des Éléments de Rythmanalyse.

ooooo

      Nous vivons une drôle d’époque. Celle du consensus mou et du marché généralisé. Plus d’avant-gardes organisées, plus d’utopies, ni en politique, ni dans les arts. Les stratégies sont à courte vue, le temps d’une élection présidentielle au maximum. Aujourd’hui, les gauches ont de plus en plus de mal à se différencier des droites. En Allemagne, le SPD et la CDU gouvernent de concert. En France, droite et gauche commencent à fonctionner selon le principe des vases communicants. Cela est d’autant plus réalisable avec un PS qui va abandonner l’idée de Révolution, ce qui est plus un constat qu’une décision. La politique n’est plus débat d’idées, mais lutte de personnalités.

      Il faut remarquer que si le PS abandonne officiellement la notion de révolution, ce qui devrait laisser un « boulevard » aux forces politiques qui se veulent alternatives pour se la réapproprier, il n’en est rien. Prenons deux exemples d’actualité : le mot est absent de l’appel initié par Politis, intitulé « l’alternative à gauche, organisons-là ! Ou encore, le mot révolution n’est toujours pas présent dans une autre initiative : « Ce que nous attendons aujourd’hui de la gauche en Europe ». Remarquons que le mot autogestion n’a, lui non plus, plus la côte.

      En mai 68, le Parti communiste se voulait encore porteur d’une utopie et s’auto-proclamait d’avant-garde. D’autres avant-gardes contestaient alors ce rôle au PC, par exemple les situationnistes, les maoïstes, etc. Dans les arts, il en allait de même. Souvenons-nous : les surréalistes, l’abstraction dans les arts graphiques, la Nouvelle vague dans le cinéma. Toutes les avant-gardes visaient une révolution et en vinrent, presque toutes, à un moment donné, à s’auto-dissoudre. Aujourd’hui, l’objectif n’est plus la révolution mais de figurer en bonne place sur le marché. Aujourd’hui, plus d’avant-gardes, plus même de volonté d’en créer. La palabre – le forum – tend à les remplacer, ce qui jusqu’à présent n’a pas conduit à la révolution. Ce n’est pas que la palabre ne doive pas exister, mais elle se perd dans les sables sans l’existence d’avant-gardes porteuses de possibles.

      Aujourd’hui, plus d’horizon politique. Il faut partir du réel, c’est-à-dire de l’apparent, s’y accrocher et s’y embourber.  En effet, le réel exige du réalisme, et le réalisme, le PS l’a bien vu, bannit l’idée de révolution. Partir du réel, c’est vouloir régler les problèmes au cas par cas : celui des banlieues, celui du chômage, celui des retraites, celui de l’école, etc., etc. Partir du réel n’induit que des luttes défensives à propos d’attaques venant de la droite. Et quand la droite est contrainte d’abandonner ou de réduire une mesure de régression sociale, cela est considéré comme une avancée. Avec un tel réel, au cas par cas, plus de perspective, plus de globalité.

ooooo

      En 1968, il y avait crise économique et crise des superstructures, à l’évidence une situation révolutionnaire, mais cela ne s’est pas transformé en crise totale, en révolution. Les situations révolutionnaires se caractérisent par une dualité de pouvoir : l’un décline, l’autre monte expliquait Lefebvre. En 1968, les deux pouvoirs en présence n’en faisaient qu’un. Ils se situaient sur le même terrain, celui de la légalité, de l’État existant et du jeu parlementaire. Terrain occupé par ceux qui détiennent l’initiative des opérations. En conséquence, sur le terrain des opérations politiques, il y avait deux forces et un seul pouvoir. Cela a déjà été dit. Nous en sommes toujours là. Tout reste à faire. Henri Lefebvre, sa pensée, son œuvre – la critique de la vie quotidienne comme méthode d’analyse, le quotidiennisme comme projet – peuvent nous y aider, je crois. Je crois même que c’est le meilleur mode opératoire pour penser une révolution.

      Pour terminer sur une note optimiste et positive, je voudrais lire un texte de René Lourau à propos de ce qu’il nommait « le quotidiennisme », texte tiré d’un ouvrage de 1980 et consacré à l’Auto-dissolution des Avant-gardes. Pour lui, le quotidiennisme était un nom que l’on pouvait donner à un mouvement qui critiquant le décalage entre le discours politique et la pratique, introduit les aspects les plus « privés » de la vie dans le programme politique. Quotidiennisme qui pour Lourau, si l’on excepte quelques manifestations spectaculaires ou quelques approches théoriques qui doivent beaucoup à Henri Lefebvre et aux situationnistes, ne s’est pas figé dans un corps de doctrine.

      Voici donc ce texte aux accents de « manifeste » :
« Le long terme est une dimension importante, mais plutôt en tant que fantasme, un peu à la manière de ces projets individuels que l'on se sent obligé de bâtir en faisant comme si l'on était immortel ou seulement promis à une existence très longue et sans heurts. Ce qui importe d'abord, pour le projet qui s'inscrit en gros dans la théorie ébauchée ici sur le thème : lutte contre l’institutionnalisation par l'autogestion et dépassement des contradictions de l'autogestion par l'autodissolution, c'est l'ici et maintenant. Un ici et maintenant qui n'est ni improvisation ni spontanéisme purs, pas plus que réduction à un espace-temps microscopique que les problèmes réels ont vite fait de balayer. L'accumulation primitive, l'épargne, la prévision, ne sont pas complètement exclues. Ni une appropriation plus vivable de l'espace, y compris par la résistance et la lutte contre les puissants prédateurs institutionnalisés, et que l'on aurait tort d'identifier seulement avec les possesseurs privés.

      Un des aspects les plus motivants de la nouvelle stratégie n'est pas la satisfaction des « besoins nouveaux », fabriqués par le système en vue de mieux nous exploiter. C'est plutôt le travail de reconquête du temps, de son aménagement (comme disent les managers, ces ménageurs qui chantent les vertus du déménagement en sous-entendant : « pousse-toi de là que je m'y mette »). Au-delà des séparations instituées entre vie privée et vie professionnelle (publique) ; entre enfance, adolescence, âge mûr, vieillesse ; entre temps de travail et temps de loisir (et temps contraint qui bouffe les deux autres) ; entre temps de l'apprentissage, de l'éducation, et temps de la réalisation, du rendement de la force de travail ; entre l'année de travail (ou scolaire) et les vacances ; entre le temps de la production et le temps improductif, etc., etc., on voit se dessiner une nouvelle division du travail, dont on est au moins sûr que le modèle de référence ne sera plus jamais l'usine, qu'elle soit ou non « de verre », qu'elle soit ou non animée par un puissant syndicat et un non moins puissant comité d'entreprise, qu'on y pratique ou non les formes les plus avant-gardistes de « participation », de « cogestion » ou d' « autogestion ».

      Se ré-approprier le temps et se ré-approprier l'espace ne constituent qu'un seul et même objet. À défaut de prophétie à long terme, ce qui provoque l'adhésion à cette stratégie nouvelle, c'est la pratique de la résistance et de la lutte contre l’institutionnalisation. Cette pratique, c'est ce qui donne un sens qui n'est ni passéiste ni futuriste à l'autogestion. Les conditions théoriques et concrètes de possibilité de l'autogestion ne sont pas fixées une fois pour toutes par une théorie prestigieuse, mais par l'ouverture vers une autre pratique, complémentaire, celle de l'autodissolution, avec son potentiel de dépassement. Tel est, après plus d'un siècle de rêves pollués par d'insalubres absolus idéologiques, le chant du coq pour sonner le réveil de cette sacro-sainte journée qui commence tous les matins ».
Par Armand Ajzenberg - Publié dans : Articles se référant à Henri Lefebvre
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