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TAISEZ-VOUS, LEFEBVRE ! 

      Ce numéro 16 s’ouvre avec un article inédit de Georges Labica, décédé le 12 février dernier. Il est suivi d’extraits des préfaces d’André Tosel et Rémi Hess à l’ouvrage à paraître prochainement de Hughes Lethierry : Penser avec Lefebvre. Suivent ensuite une étude d’Alain Bihr et une critique littéraire d’Alain Anselin.

      Curieusement, ou signe des temps, les trois premiers écrits mettent l’accent sur le relatif oubli d’Henri Lefebvre, aujourd’hui en France. Oubli qui résulte moins d’un désintérêt que d’une volonté affirmée de certains intellectuels et de la plupart des des médias : Taisez-vous, Lefebvre !

      Pour Labica, l’éclipse de lefebvre dans les années 70 fut d’abord mise en œuvre par le PCF. « Éffacé au profit d’un Garaudy, auquel la mise en scène du fameux Comité central d’Argenteuil (1966) faisait jouer le rôle d’alter ego d’Althusser et lui donner la réplique » (préface à Métaphilosophie, éd. Syllepse, 2000).

      Pour Tosel, Lefebvre « fut marginalisé non par les interventions très dures menées contre lui alors par les philosophes du PCF Roger Garaudy et Lucien Sève, mais par l’entreprise critique de Louis Althusser et de son cercle rapproché qui proposa une autre interprétation de Marx, hostile aux deux moments de la pensée de Lefebvre, le romantisme révolutionnaire et l’humanisme issu des Manuscrits de 1844 ».

      Rémi Hess se pose aussi cette question : « Pourquoi les Français ont-ils voulu faire oublier Lefebvre ? ». Sa réponse est : « parce que Lefebvre a eu beaucoup d’ennemis. Il y a eu les dogmatiques de l’époque 1925 et 1955. Il y a eu aussi des ennemis d’autres natures, en philosphie, en sociologie, en histoire (…) La haine de la droite s’explique. Mais on trouve une autre illustration de cette agressivité du côté du centre réformiste (…) Dix ans après la mort de Lefebvre, A. Touraine est toujours dans le ressentiment ».

Althusser, Lefebvre, là était la question, là est toujours la question. Un exemple : la lutte de classes.

      Pour Althusser, « ce sont les masses qui font l’histoire », « la lutte des classes est le moteur de l’histoire ». Ces thèses « marxistes-léninistes » « sont des Thèses pour la connaissance scientifique de l’histoire », des thèses qui « mènent à définir le prolétariat comme la classe que ses conditions d’exploitation rendent capable de diriger la lutte de toutes les classes exploitées », des thèses qui permettent aux prolétaires « de se donner et d’exercer la seule puissance dont ils disposent : celle de l’organisation en classe, et de l’organisation de classe, les syndicats et le Parti, pour conduire leur lutte de classe à eux » (Paris, 4 juillet 1972).

      Pour Lefebvre, « les activités étudiées par Marx et mises au premier plan par la plupart des courants marxistes concernaient le travail, la production et les lieux de production, les rapports de production (…) Que se passe-t-il hors des lieux de travail ? J’ai proposé et je propose encore pour comprendre un ensemble de faits le concept de vie quotidienne. Ce concept n’exclut en rien celui de travail productif. Au contraire : il l’implique ».
      « Cette attitude aboutit à faire entrer dans l’analyse et la conception marxistes des aspects négligés : l’architecture, l’urbanisme – et plus largement l’espace et les temps sociaux ». Ils sont devenus des marchandises, « c’est-à-dire des biens autour desquels se livrent de grandes luttes : le temps et l’espace restent le fondement de la valeur d’usage, bien que ou parce qu’ils sont entrés dans les valeurs d’échange. C’est à l’échelle mondiale qu’on se les dispute ; cette lutte pour le temps et l’espace, c’est-à-dire pour leur emploi et leur usage, est une forme moderne de la lutte de classes que n’a pas prévue Marx puisqu’elle n’existait pas de son temps » (Belgrade, 1983). Forme moderne de la lutte de classe qui « n’est pas intrinsèquement attachée à un sujet historique, la classe ouvrière déjà constituée » (Paris, 1991). On peut ajouter que cette forme moderne de lutte de classes n’exclut en rien celle traditionnelle. Au contraire : elle l’implique.

      En ces temps de crise du capitalisme réellement existant, il est intéressant de se poser cette question : quelle conception de la lutte des classes est aujourd’hui la plus opératoire pour remplacer ce système par un autre – un communisme du 21e siècle ? - : celle d’Althusser ou celle de Lefebvre ?

      Celle d’Althusser est difficilement tenable. Reste la tribu, ses inconditionnels, incapables de soutenir ses thèses mais encore assez puissants pour maintenir l’éclipse sur Henri Lefebvre (Elisabeth Roudinesco ou Alexandre Adler, chroniqueur au Figaro, par exemple). Éclipse qui résulte moins d’un désintérêt que d’une volonté affirmée de certains intellectuels et de l’ensemble des médias. Seule, L’humanité, par exemple, rendait compte de la sortie de chaque numéro de La somme et le reste. Les temps ont changés, cela fait des mois que cette pratique a disparu. Taisez-vous, Lefebvre ?

Armand Ajzenberg

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  • : HENRI LEFEBVRE : CONNAÎTRE ET COMPRENDRE LA SOMME ET LE RESTE est une Revue au format PDF. Son ambition, en dehors de celui de contribuer à créer une communauté d’idée, est de trois ordres : 1 – Rendre compte du retour, ou de la continuité, dans l’actualité mondiale de la pensée d’Henri Lefebvre. 2 – Publier et diffuser largement des textes (recherches et autres) relatifs à la pensée lefebvrienne. 3 - Publier des textes inconnus ou rares d’Henri Lefebvre.
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